Renforcer les compétences pour les soins de plaies : que disent les infirmier(e)s ?
À Carcassonne (Aude), une étude d’auto-évaluation guidée a été menée auprès d’infirmières libérales pour explorer leurs pratiques et leurs besoins dans la prise en charge des plaies. Elle apporte un éclairage sur les moyens de renforcer leurs compétences et d’optimiser la qualité des soins. État des lieux.
L’étude sur le traitement des plaies réalisée auprès des infirmiers libéraux diplômés d’État (Idel) dresse un portrait précis de la qualité de leurs interventions. Menée auprès d’un panel de professionnels de Carcassonne, ville de taille moyenne dans l’Aude, elle vise à identifier les leviers et les besoins qui permettent de renforcer leurs compétences et, in fine, d’améliorer la qualité des soins et la prise en charge des patients souffrant de plaies.
Ce travail prend tout son sens dans le contexte des récentes évolutions introduites par la loi Rist 2, qui reconnaît et valorise l’expertise des Idel dans ce domaine. Nous présentons ici la méthodologie employée (voir encadré 1), les résultats et la discussion autour des trois grands thèmes qui ont guidé cette recherche : « auto-évaluations des compétences », « parcours de soins » et « perfectionnement des connaissances ».
Les résultats
Présentation de la population sélectionnée
Sur 123 Idel ayant accepté de participer à l’étude, 104 ont répondu entièrement au questionnaire, soit un taux de participation de 84,55% [± 6,38].
La population est composée, selon le genre, de 65,4% de femmes et de 34,6% d’hommes. La moyenne d’âge est de 45,75 ans [± 1,71], avec un âge maximum à 68 ans et un âge minimum à 30 ans. Les quadragénaires étaient les plus représentés (40,38%).
Les participants à l’étude comptent en moyenne 19,38 [± 1,84] années d’expérience professionnelle, dans une fourchette allant de 1 à 42 ans. La grande majorité des répondants (90,4%) dispose de plus de 10 ans d’expérience professionnelle.
En moyenne, les participants consacrent 30,8% [± 2,71] de leur activité professionnelle aux soins de plaies, dans une fourchette allant de 75% (1 participant) à 5% (3 participants). Les Idel déclarent prendre en charge autant de plaies chroniques que de plaies aiguës (voir figure 1). Le traitement d’angiodermite nécrotique et de pyoderma gangrenosum est peu fréquent. Concernant les ulcères des membres inférieurs, les formes veineuses prédominent sur les formes artérielles.
Figure 1. Quels types de plaies prenez-vous en charge ? (Plusieurs réponses possibles)
Auto-évaluation des compétences
L’auto-évaluation des Idel de Carcassonne à partir de l’échelle de Likert (système de notation sémantique, composé de plusieurs affirmations ou items, utilisé pour mesurer et évaluer les perceptions, attitudes et opinions des personnes sondées) montre un accord majoritaire sur leurs compétences pour évaluer une plaie (score moyen de 3,7) et pour débuter un protocole de soins (score moyen de 3,8).
Ces résultats traduisent une incertitude quant aux compétences perçues pour dresser le diagnostic étiologique d’une plaie. Un degré très élevé de certitude (score moyen de 4,4) est observé quant à leurs capacités à identifier les situations cliniques pour lesquelles l’aggravation d’une plaie justifie d’orienter leur patient vers un spécialiste.
Parcours de soins
Les Idel expriment un fort accord (score moyen de 4,1) sur le fait que le choix du protocole de pansement est de leur entière responsabilité. À l’inverse, ils sont plutôt globalement en désaccord avec le sentiment d’isolement lors de la prise en charge d’un patient porteur de plaie (score moyen de 2,7).
En moyenne, les participants considèrent qu’un protocole de soins est en échec à partir de 2,13 semaines [± 0,17] de traitement. 46 d’entre eux (44,23%) estiment qu’un délai de deux semaines est nécessaire avant de conclure à un échec du protocole.
63,5% contactent alors, en première intention, un spécialiste en plaies et cicatrisations, par appel téléphonique dans 46,2% des cas. Les délégués de laboratoires pharmaceutiques ainsi que l’intelligence artificielle (IA) ne sont pas sollicités dans cette situation.
Un e-mail non sécurisé est utilisé dans 24% des cas. Seulement 3,8% des Idel ont recours à la télémédecine, et 62,5% ignorent l’existence du dispositif régional, d’expertise et de coordination Cicat-Occitanie, mis à leur disposition pour la réalisation de téléconsultations.
Perfectionnement des connaissances
La grande majorité des participants (95,2%) ne possède pas de diplôme universitaire en plaies et cicatrisations, mais 61,5% ont suivi une formation sur ce thème au cours des deux dernières années.
Pour le choix d’un protocole de soins, 42,3% s’appuient exclusivement sur leur expérience professionnelle, 26% se réfèrent uniquement aux recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS), et 31,7% combinent ces recommandations officielles à leur propre expérience professionnelle.
Pour améliorer leurs compétences en soins de plaies, 65,4% privilégient les webinaires en première intention et en deuxième intention, les soirées organisées par les laboratoires (49%), ainsi que les formations disponibles sur YouTube (42,3%). Les résultats montrent clairement que les participants n’utilisent pas couramment l’IA dans leur pratique en soins de plaies et cicatrisations.
Une majorité d’Idel est plutôt d’accord (score moyen de Likert de 3,4) pour dire que le manque de temps constitue le principal obstacle à leur participation à une formation en soins de plaies. Les participants ont exprimé avec un très fort accord (score moyen de Likert à 4,5) sur leur volonté de remettre à niveau leurs connaissances en la matière.
Discussion
En raison du vieillissement de la population et de l’augmentation des maladies chroniques, la prévalence des plaies chroniques augmente constamment, ce qui représente un enjeu majeur de santé publique.
Les Idel de Carcassonne consacrent en moyenne 31% de leur activité professionnelle aux soins de plaies. À l’échelle européenne, une étude montre que ce chiffre s’élève à 50%.
L’amélioration des compétences et l’entretien des connaissances des Idel sont essentiels pour garantir des prestations de soins adaptés et de qualité aux patients. Ces notions sont d’autant plus importantes que les propositions de loi promulguées par la loi Rist 2 du 19 mai 2023 et plus récemment, le 11 mars 2025, lors d’une révision visant à « reconnaître les missions des infirmières et l’évolution de leurs compétences », vont renforcer leur rôle et leur autonomie dans la gestion des plaies et de la cicatrisation.
Auto-évaluation des compétences
On ne retrouve pas de consensus autour du concept de compétence infirmière au sein de la communauté scientifique. Dans notre étude, l’auto-évaluation des compétences avait pour objectif d’apprécier le ressenti des Idel sur leurs aptitudes à prendre en charge un patient présentant une plaie.
L’analyse de nos résultats objective le fait que les Idel de Carcassonne s’estiment plutôt compétents pour évaluer une plaie et débuter un protocole de soins. Nos résultats révèlent un degré d’incertitude élevé, comparable à celui rapporté dans la littérature quant aux compétences des Idel pour établir le diagnostic étiologique d’une plaie.
Les répondants déclarent un niveau très élevé de compétences pour identifier les situations cliniques nécessitant une orientation de leur patient vers un spécialiste. Cette expertise leur confère un rôle d’alerte essentiel, dans l’initiation d’une prise charge médicale spécialisée en cas de complication d’une plaie.
Parcours de soins
Les données de la littérature indiquent que les médecins généralistes sont compétents pour poser le diagnostic étiologique et réaliser le bilan initial des plaies, mais qu’ils éprouvent des difficultés pour prescrire un protocole de pansement. Cette tendance se confirme dans notre étude, où plus de 80% des Idel déclarent que le médecin traitant leur laisse l’entière responsabilité du choix du pansement. Ces résultats soulignent le rôle central des Idel pour la prise en charge des plaies.
Les Idel de Carcassonne considèrent en moyenne qu’un protocole de soins est en échec au bout de 2 semaines s’il n’y a pas d’amélioration de la plaie. Aucune donnée de la littérature ne permet de définir une durée standardisée au-delà de laquelle un protocole de soins de plaie est considéré comme en échec.
Cette notion sous-entend que la cause de la plaie est connue et traitée, que les facteurs pronostiques de retard de cicatrisation liés à la plaie et au patient sont gérés, que la gestion de la douleur est assurée, que le patient et les aidants adhèrent et participent activement aux mesures associées au protocole de pansement, et enfin, que la plaie ne soit pas en phase de complication. Dans tous les cas, les recommandations soulignent l’importance d’une réévaluation régulière des plaies afin d’optimiser le plan de traitement et d’obtenir la cicatrisation.
Lorsqu’un protocole de pansement est considéré en échec, les Idel demandent en première intention un avis à un spécialiste, de préférence par le biais d’un appel téléphonique. Le recours à un avis par e-mail ne vient qu’en deuxième intention. 26% des Idel déclarent utiliser un e-mail non protégé pour communiquer avec les médecins.
Nous pouvons regretter que notre questionnaire n’ait pas inclus d’item sur l’usage des SMS, une pratique pourtant fréquente dans notre expérience quotidienne, qui soulève, avec l’usage des e-mails non sécurisés, des enjeux majeurs de confidentialité et de protection des données médicales. Il est donc essentiel de sensibiliser les Idel sur les risques juridiques et éthiques associés à ces pratiques, et de promouvoir l’utilisation de messageries sécurisées.
Seuls 2 (3,8%) répondants sur les 104 au total déclarent avoir recours à la télémédecine. Ce très faible pourcentage peut s’expliquer par le fait que 62,5% des Idel de Carcassonne ignoraient l’existence du dispositif régional d’expertise et de coordination : Cicat-Occitanie.
Dans un essai clinique récent, Blytt KM. et al. ont mis en évidence que la téléconsultation renforce le sentiment de sécurité des Idel, améliore leur capacité à assurer un meilleur suivi des patients, leur confère un sentiment de travail en équipe en réduisant leur sentiment d’isolement. Les Idel expriment un sentiment de progression professionnelle, et leurs patients perçoivent la téléconsultation avec un spécialiste comme un gage de sécurité. Il apparaît donc essentiel de les sensibiliser à l’existence et aux enjeux de cette technologie pour optimiser la prise en charge de ces patients.
Perfectionnement des connaissances
Près de la moitié des participants de notre étude déclarent s’appuyer sur leur expérience personnelle pour le choix d’un protocole de soins. Cette constatation concorde avec des études similaires, qui montrent que les Idel préfèrent l’expérience et l’apprentissage auprès de leurs collègues, et s’appuient sur des preuves de faible niveau pour le choix d’un protocole de soins de plaies, plutôt que d’utiliser des lignes directives fondées sur des preuves.
Il est admis que les traitements des plaies, lorsqu’ils sont fondés sur des données probantes, améliorent la qualité et l’efficacité des soins, renforcent la sécurité des patients, optimisent leur qualité de vie et contribuent à la maîtrise des coûts de santé publique. En France, des directives en soins de plaies ont été définies par la HAS.
La littérature souligne l’existence de lacunes dans la formation initiale des futures infirmières, ainsi qu’un besoin d’approfondir leurs connaissances. Ces données sont confirmées par notre étude, dans laquelle les personnes interrogées manifestent une très forte envie de suivre une formation annuelle de remise à niveau sur les données probantes en soins de plaies. Nos résultats suggèrent qu’un webinaire de courte durée serait le format le plus adapté pour répondre à cette attente.
Conclusion
En conclusion, cette étude souligne la place stratégique des Idel dans la prise en charge des plaies. Elle révèle l’urgence de soutenir leur expertise par une formation continue et ciblée, d’élargir l’accès aux outils de télémédecine, et de garantir la confidentialité des échanges avec les médecins.